Cinéastes et écrivains sénégalais sur son legs : Tous dénoncent un patrimoine en péril

A l’occasion des 10 ans du décès de Sembène Ousmane, écrivain et cinéaste, Le Quotidien a tendu le micro aux acteurs de son milieu naturel, afin qu’ils réagissent sur ce qui reste de son héritage cinématographique et littéraire. Tous sont unanimes : «L’auteur du livre Les bouts de bois de Dieu et des films : Borom Sarret…, Xala, Ceddo, Camp de Thiaroye, Guelwaar, Faat Kiné, Moolaadé, mérite mieux.»

Moussa Touré, cinéaste : «L’héritage de Sembène n’est pas bien géré…»

Résultat de recherche d'images pour "moussa toure"Sembène Ousmane a deux sortes d’héritage. Il y a d’abord, l’héritage dans le travail. Nous étions techniciens, nous avons été son assistant, nous avons travaillé avec lui. Ce que nous avons vécu devient un héritage, un savoir. Sembène, nous a appris à mettre en place, à regarder, à réfléchir. J’ai pu conserver cet héritage, en ce qui me concerne. Mais il y a un tout autre héritage qui nous appartient tous. Cet héritage, ce sont les films. Je crois que cet héritage est mal géré. Nous sommes malheureusement dans un pays où il n’y a pas de salles de cinéma et où les télés ne montrent pas de film. Nous avons pas mal d’émissions, et avec tout ce qui se fait, Jakarlo et autres, les télés pouvaient quand même se permettre, une fois dans l’année, de faire des projections des films de Sembène. Ne serait­ce qu’une journée. C’est un peu dommage, parce que même si nous n’avons pas des salles pour diffuser ces films, les medias devraient le faire pendant la semaine. L’héritage d’un cinéaste, sert à ce que ses films soient vus par des générations, des gens qui ont travaillé avec lui ou pas. Ça sert à ce qu’un peuple les voit. On ne peut pas parler d’héritage, si malheureusement on ne voit pas ces films. C’est vraiment dommage…. A mon avis, nous, en tant que cinéastes, on peut amener notre pierre à l’édifice, mais c’est à l’Etat, les gens qui nous gouvernent de diriger la chose. Il est important que ceux qui nous gouvernent se rendent compte de cela. Les gens oublient un peu la culture. Même si notre Président s’engage à aller de l’avant, il faudrait comprendre que la culture est avant et après la politique. Nous sommes un peuple culturel. Ce que nous avons et savons le plus, c’est la culture.

 

Mansour Sora Wade, cinéaste : «L’Etat doit se battre pour acquérir Galle Ceddo»

Image associéeSembène fait partie des fondateurs du cinéma africain. J’ai vu tous ses films et je sais ce que ça vaut… Sembène est énorme ! Sembène nous a donné envie de faire du cinéma et j’ai en mémoire tout son riche patrimoine cinématographique. Il m’a beaucoup apporté par rapport aux thèmes sociopolitiques qu’il traitait. Sa préoccupation était toujours liée au bien­être des gens, la liberté,… C’est dommage que son héritage cinématographique ne soit pas bien géré. On dit que toutes les archives de Sembène ont été achetées par une université américaine. Si c’est avéré, c’est vraiment scandaleux qu’elles sortent du Sénégal pour aller servir d’autres gens. Si un jour, un chercheur africain ou un universitaire veut travailler sur Sembène, il lui sera très difficile. L’Etat devrait s’y opposer pour permettre aux Sénégalais de profiter de ce que Sembène a laissé comme œuvre. Les films, les archives, les livres et la maison qu’il a laissés font partie de son œuvre. Il fallait tout faire pour protéger cette œuvre. Sa maison Galle Ceddo, était assez symbolique. Pour Sembène, c’était un lieu de lutte. Il a reçu plusieurs personnalités dans cette maison. L’Etat devait donc se battre pour l’acquérir, s’en occuper et en faire un patrimoine. Ce n’est pas difficile de le faire, dans la mesure où cette maison se trouve dans le domaine public maritime. Ce terrain appartient à l’Etat. Je trouve d’ailleurs anormal, que l’initiative d’organiser les 10 ans de commémoration de Sembène, nous viennent de l’étranger (C’est une initiative de Samba Gadjigo qui est de la diaspora). Sembène était un patrimoine national et un patrimoine de l’Afrique. C’était au ministère de la Culture et de la communication d’organiser ses 10 ans de commémoration. Sembène n’était pas n’importe qui, il ne peut pas tomber dans l’oubli. la seule façon de sauver son héritage, c’est de continuer à parler de lui, à mettre ses films, à mettre en valeur ce qu’il a laissé et surtout trouver un endroit qui porte son nom.

 

Seydi Sow, Ecrivain : «L’Etat aurait pu faire mieux pour fixer la mémoire de Sembène dans la conscience collective»

Résultat de recherche d'images pour "Seydi Sow, Ecrivain"Sembène Ousmane fut l’une de nos plus grosses pointures en matière de littérature sénégalaise. On n’aurait pas dû attendre l’anniversaire de ses 10 ans de disparition pour essayer de faire des commémorations autour de sa personne ou de son œuvre. On aurait déjà, pu organiser des rappels, des souvenirs, d’abord de la date de sa disparition et autour de sa position littéraire et toute son œuvre de façon globale. Cela dit, je salue les actions de la fondation Daraay Sembène de Adja Maï Niang à Thiès. Elle fait de magnifiques choses. Mais mon sentiment, ma conviction c’est que l’Etat aurait pu accompagner davantage pour mieux fixer la mémoire de Sembène dans la conscience collective. Par rapport à son héritage littéraire, quelques­unes de ses œuvres sont enseignées dans le monde entier. Sembène est connu au­delà des frontières du Sénégal. Sur ce plan, son héritage est sain et sauf. Parce que ses œuvres sont déjà dans l’histoire et la tradition sénégalaise, et projetées dans la mémoire interne….

Alioune Badara Bèye, président de l’Association des écrivains du Sénégal (Aes) : «On doit donner son nom à une avenue»

Résultat de recherche d'images pour "Alioune Badara Bèye"La commémoration de ses 10 ans de la disparition de Sembène est une bonne initiative et je rappelle que Sembène a été président de Pen sénégalais. J’ai eu à collaborer avec lui, il a été l’un des artisans de l’organisation du premier congrès mondiale du Pen en terre africaine à Dakar. Nous avons eu d’excellents rapports,Ousmane Sembène et moi. Il a été un membre actif de l’Association des écrivains du Sénégal que je dirige aujourd’hui et nous écrivains lui devons beaucoup. Ses œuvres sont majestueuses et font encore l’objet de discussions au niveau des universités africaines. Ils ont résisté au temps, parce que d’abord, Sembène a écrit des œuvres de combat et de refus et sociales et non pas des œuvres de contribution ou de contemplation. Sembène était l’essentiel de l’écrivain. Il observait, critiquait, participait et proposait….Pour ce qui est de son héritage, je pense qu’il y a des efforts à faire. Ses œuvres doivent être inscrites dans le programme universitaire. Et sa maison, Galle Ceddo, je pense qu’elle doit être transformée en musée pour sa conscience, la conscience du cinéma et de la littérature africaine et pour le travail qu’il a fait. Je pense aussi qu’il doit y avoir une grande avenue, ou une rue portant le nom de Sembène.

Marouba Fall, professeur­écrivain : «J’invite les universitaires et les critiques littéraires sénégalais, à méditer sur l’œuvre de Sembène»

Résultat de recherche d'images pour "Marouba Fall"Ce n’est pas normal qu’ailleurs, au Burkina Faso, on célèbre Ousmane Sembène et qu’au Sénégal on n’y pense pas. C’est bien de rappeler à la mémoire des Sénégalais que Sembène nous a quittés il y a 10 ans. Nous avons le devoir de lui rendre hommage parce qu’il a laissé un réel héritage cinématographique et littéraire. Il n’est pas normal qu’ailleurs, surtout au Burkina Faso, qu’on le célèbre, pas seulement pour son anniversaire et à chaque Fespaco, et au Sénégal on y pense pas. Ousmane Sembène est un modèle pour la jeunesse. Sa détermination a été exemplaire. Il s’est battu, s’est formé et est parvenu à maitriser l’écriture en langue française et à manier la camera. L’œuvre gigantesque qu’il nous laisse témoigne de son engagement. Il s’est donné corps et âme pour témoigner pour son temps, sur la situation de son pays et de l’Afrique. Son roman le plus célèbre, Les bouts de bois de Dieu, est un bel exemple de cet engagement pour le prolétariat africain. De son vivant, j’ai eu un bon commerce avec lui. Un jour je lui ai donné une carte de visite où il était écrit écrivain, il a pris un stylo rouge pour effacer écrivain et me dire c’est à la postérité de déterminer si tu es écrivain ou non. Depuis, je me considère comme un «verbivore», un cireur de papier. Il m’avait fait savoir que l’écrivain, tant qu’il n’a pas déposé sa plume, signé sa dernière œuvre, est toujours à construire… Sembène est un classique africain…J’invite les universitaires et les critiques littéraires sénégalais, à méditer et à réfléchir davantage sur son œuvre, pour mieux l’expliquer aux jeunes et diffuser largement son héritage.

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