Africulturban: Amadou Fall Ba donne le secret sur ‘’Comment financer la culture…’’

Africulturban: Amadou Fall Ba donne le secret sur ‘’Comment financer la culture…’’

Africulturban est l’une des associations culturelles qui organisent les plus importantes manifestations chaque année au Sénégal. Le chargé de projet de l’association dirigée par le rappeur Matador, Amadou Fall Bâ, tête pensante de la structure, a partagé sa recette ‘’miracle’’. Après chaque évènement, surtout du Festa2h, l’on se demande où donc Africulturban tire ses ressources pour présenter des affiches les unes plus attrayantes que les autres avec de grands noms du hip-hop mondial. Amadou Fall Bâ répond ici. Il revient également sur les grands moments du Hip-Hop Summit de cette année et donne son avis sur l’évolution des carrières féminines.

Vous venez de boucler la 2e édition du Hip-Hop Summit. Pouvez-vous faire un bref bilan de la rencontre ?

Il faut rappeler que la première édition du Hip-Hop Summit s’est tenue l’année dernière à Nouakchott, dans le cadre de la 2e édition du festival Assalamalekoum hip-hop qui est partenaire du Festa2h depuis 2008. Cette année, l’édition a regroupé pas mal de professionnels du hip-hop et des cultures urbaines, à savoir ceux du Cameroun, de la Rdc, du Mali, de la Guinée, du Maroc, de la Gambie, du Canada, de la Norvège, de la Belgique, des Usa, etc.

C’était un moment intéressant, car il est rare, pour les gens de ce milieu, d’avoir ces moments de réflexion. D’habitude, on s’attarde sur des concerts, des Workshop, des ateliers, mais quand on parle de réflexion, de voir comment professionnaliser, on ne sent pas tout le temps un certain engagement ou engouement. La 1re édition en Mauritanie était un peu tendue en termes de politique. Il était compliqué d’avoir des autorisations. Mais à Dakar, on a fait 3 jours avec 15 stands occupés. Beaucoup de jeunes des régions ont eu à participer à cet événement. On a réussi à organiser 6 conférences sur divers sujets. On a combiné 3 projets en un. On a eu une semaine d’activité intense de hip-hop et de cultures urbaines. Mais ce qui a été intéressant, c’est la dernière réunion qu’on a eue entre collègues venus de tous les pays que je viens de citer, pour voir qu’elle suite on va donner au Hip-Hop Summit, car lors de la première édition, il n’y avait pas de débats, mais juste des expositions et quelques rencontres.

Qu’est-ce qui a été décidé ?

Il a été noté que ce qui était le plus intéressant, lors des divers échanges, est qu’on a parlé de tout sauf d’argent. Généralement, dans ces genres de  meeting, surtout quand on va dans les marchés de musique, tout est argent. Mais là, on a fait exprès de parler de hip-hop au cœur de la transformation sociale. Parce que, particulièrement pour le rap sénégalais, notre force de frappe, ce sont nos actions sociales et politiques, mais pas l’argent ou les ventes de Cd, encore moins le fait de remplir des stades. Pour nous, entre remplir des stades et remplir des têtes, il faut que les deux aillent ensemble pour créer un certain équilibre. On a décidé que le projet doit être porté par ceux qui étaient à Dakar, mais ce n’est pas encore officiel. Il faut qu’on reste inclusif et ouvert. Aussi, tout le monde est d’accord pour que la 3e et la 4e édition se tiennent à Dakar pour que ça soit beaucoup plus solide, avant de penser aux autres pays. Le Maroc s’est également signalé pour cela.

Que comptez-vous faire des conclusions des conférences ? 

On n’a pas pour habitude d’organiser ce genre de rencontres. Certes, avec les 30 ans du hip-hip, il y a le ‘’Jotayu hip-hop’’. On s’est rendu compte que tous les problèmes qu’on a, c’est parce qu’on ne discutait pas. Les gens ne se font pas confiance et ne se connaissent pas. Tu traines avec des gens, mais tu ne sais même pas comment ils voient certaines choses. Donc, il est toujours important d’organiser ces rencontres pour que certains libèrent leurs esprits. Au Sénégal, on n’a pas un problème de talent, mais de mentalité. Les gens ne sont pas encore prêts et il faut toujours éviter les ruptures fracassantes. Nous avons constaté également qu’on a un gros problème de mobilité ; ça coûte cher le voyage en Afrique. C’est hallucinant. Du coup, je comprends pourquoi les artistes africains ne sont pas souvent invités dans la sous-région.

Généralement, dans les programmes pilotés par Africulturban, il y a toujours une place pour les femmes. Qu’est-ce qui explique cette place particulière que vous leur accordez ?

Matador et moi ne voyons pas les choses comme ça. On n’a pas les éléments qu’il faut, mais l’intention n’est pas de dire qu’il faut toujours quelque chose pour les femmes. Pour lui, un artiste reste un artiste, qu’il soit homme ou femme. Je suis aussi très nuancé, parce qu’une femme dans le milieu n’a pas la même stature qu’un homme. Déjà, les regards ne sont pas les mêmes. Les pressions que les hommes subissent ne sont pas pareilles à celles des femmes. Aussi, j’ai plus de difficultés en travaillant avec les femmes, ce n’est pas parce que je suis un homme. Peut-être que je n’ai pas les aptitudes qu’il faut. Je ne suis jamais d’accord avec Ina par exemple (Ndlr : photographe Africulturban) sur toutes les questions. Déjà, les sujets, les femmes se regroupent, mais c’est les hommes qui décident. Ça aussi, c’est un problème de leadership.

Dans le hip-hop, il y a une philosophie très simple : qui connait donne l’information à l’autre. Mais en même temps, on ne donne pas la parole, on prend la parole. C’est ce qui manque aux femmes. Elles attendent toujours. Quand tu attends aussi, on fait le travail à ta place. Quand on fait le travail à ta place, à un moment donné, on est obligé de te dire quoi faire. Elles ont tellement d’opportunités, mais j’ai l’impression qu’elles dorment en classe. Il faut aussi un rôle modèle. Diam’s l’a montré en France. Aux Etats-Unis, cette question ne se pose plus, les femmes sont au-devant de la scène. Et pourquoi le problème se pose ici ? On parle souvent de harcèlement sexuel. Je ne dis pas que ça n’existe pas, en tout cas, ce n’est pas au même degré qu’en France et ailleurs. Ici, les relations hommes-femmes sont construites autrement. Déjà, une femme qui quitte un autre milieu pour venir dans le hip-hop, naturellement, elle est protégée. Dans la sphère professionnelle, les femmes sont très choyées. Peut-être c’est un défaut, les féministes vont me dire que c’est ça qu’il faut arrêter. Il faut que les femmes s’approprient ces cadres. C’est aussi simple que ça. Et après arrêter de dire que c’est parce que je suis femme. C’est difficile partout. Le showbiz, c’est dur pour les femmes et les hommes. A leur place, je serais numéro 1. Il y en a qui rappent bien. Le talent est là. Tu ne peux pas dire qu’Ina, en tant que photographe, n’est pas talentueuse.

Khoudia aussi, en tant que danseuse, est talentueuse. Cette question est déjà réglée. Maintenant, il y a autre chose : comment construire une carrière ? En organisant des rencontres autour de questions de femmes, on suscite le débat. C’est juste ce qui est intéressant. A chaque fois que l’on parle de femmes, elles sont minoritaires dans le public. C’est dommage. J’ai l’impression que ça ne les intéresse pas trop. Mais c’est là aussi qu’elles commettent des erreurs. Elles n’ont pas le mental artistique, c’est-à-dire, elles ont le mental de princesse. Je ne mets pas tout le monde dans le même lot. Ce que je dis est dur. Fatou Kandé, on n’est jamais d’accord ; elle me dit que je suis le plus grand misogyne du Sénégal, mais ce n’est pas grave. Je parle de mon quotidien, des contacts que j’ai avec les filles. Je sais que l’énergie que je dépense pour les femmes dans le hip-hop, je ne la dépense pas pour les hommes. Pourtant, en termes de résultat, souvent, je ne suis pas satisfait. Et je ne sais pour quelle raison je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Il leur faut accepter le statut de femme déjà et le statut d’artiste et faire avec. C’est très difficile.

Au-delà des conférences, quelques manches du flow-up ont été organisées lors de ce festival des cultures du Sud. Où en êtes-vous dans le concours ?

Chaque soir, il y avait 10 groupes pour faire la première partie des spectacles avant d’enchainer sur les spectacles du Festa2h. Cette année, pour le flow-up, il y a un véritable suspense. Personne ne peut dire qui va gagner. On a décidé de tenir la finale en décembre, dans un stade, pour donner une autre dimension au concours. Le lauréat doit empocher 5 millions de francs Cfa, donc ce n’est pas petit. Ce qui est dommage, c’est qu’on organise une finale, alors qu’on a un ancien finaliste en prison qu’est Nganga Blindé.

Africulturban est la structure hip-hop qui organise le plus de manifestations annuellement. Qu’est-ce qui explique cette démarche ?

Il y a un vide, et un vide il faut le combler, c’est tout. Ici, j’ai l’impression que les gens sont dans un secteur et ne savent pas pourquoi ils sont dedans, pourquoi ils font ce job. Comme le disait un artiste en France, la culture n’est pas un plan B. Il faut le considérer comme un plan A. Je ne vais plus à l’école, je ne fais que cela dans ma vie. Peut-être c’est grâce à cela les gens reconnaissent mon expertise dans un domaine. C’est un boulot et je le considère comme tel. Je connais mon métier et respecte les délais. Maintenant, dans le secteur des cultures urbaines, les gens veulent aller plus vite que la montre. Ils commencent aujourd’hui, ils veulent avoir un sponsoring de téléphonie mobile. Depuis treize ans que le Festa2h existe, nous n’avons pas de sponsor privé. Il faut construire les affaires dans le temps. C’est un état d’esprit.

C’est ça qui manque aux jeunes, et puis les gens ne veulent pas étudier. Il y a vouloir étudier et vouloir être cadre. Ici, il n’y a pas d’écoles de formation en adéquation avec les besoins dans le secteur de la culture en général. L’école des Arts est obsolète, en termes de formation. On est obligé de former des jeunes sur le tas. Je suis toujours prêt à donner mon exemple, ça je ne l’ai pas appris, je suis issu du lycée technique, je faisais de l’électromécanique ; ça n’a rien à voir avec la culture. On n’est pas des gens forcément de la culture. Mais, aujourd’hui, c’est nous qui organisons les choses, c’est là-bas aussi qu’il y a la rigueur. Mon professeur d’électromécanique me disait tout le temps : pour connaitre le rôle d’une pièce dans une entité, il faut enlever la pièce pour voir ce qui se passe. On a ces aptitudes, ces réflexions.

D’où vient l’argent, parce que dans ce festival, on voit de grosses affiches ?

L’argent, on le cherche parce que c’est le nerf de la guerre. Je m’occupe principalement de tout ce qui est argent et ça demande du travail. Là, on vient de boucler la 13e édition et pour moi la 14e a déjà démarré. Nous allons avoir une démarche artistique. Cette année, nous n’avons pas eu des têtes d’affiche américaines, alors que tout le monde sait qu’ils sont importants dans un festival hip-hop, mais cela coûte cher. C’est en discutant que j’ai compris comment fixer les prix d’entrée d’un concert. Si l’artiste coûte, par exemple, 20 millions de francs Cfa et que la salle fait 4 000 personnes, il faut prendre le montant du cachet divisé par le nombre de places pour avoir le ticket d’entrée. D’où vient l’argent ? Je ne peux pas l’expliquer, il faut me voir à l’œuvre, c’est plus simple. J’ai développé des aptitudes que je n’ai pas apprises à l’école.

Je n’ai pas reçu la moitié de la subvention et la 13e édition s’est tenue. Mais il y a quelque chose qui l’explique : c’est l’anticipation, le management et une technique. Je n’ai pas froid aux yeux. Avec mes partenaires, on se respecte ou rien. Il y en a ceux qui sont là depuis 10 ans et ils ne bougent pas. Cette année, j’en ai un de très bon : c’est la fondation Doon.

Cette structure a mis dix fois plus que l’Etat du Sénégal et c’est problématique. Tout le monde sait que le Festa2h, qu’on nous donne de l’argent ou pas, ça va se tenir. Vous nous donnez 10 millions également, on va le reverser  aux artistes. Les gens pensent que 10 millions c’est quelque chose, alors que c’est 15 mille euros. C’est rien, contrairement aux autres partenaires. J’anticipe beaucoup parce que je sais que dans ce pays, rien n’est stable. A la dernière minute, le préfet peut nous refuser l’autorisation, alors qu’on a déjà fait toutes les dépenses. C’est des questions qui me taraudent. Les gens ne  s’y intéressent pas, alors qu’on devrait avoir une certaine sécurité avec l’autorité, parce que cela fait 13 ans que personne ne s’est jamais plaint du festival. Déjà, cela se fait dans un espace fermé où, au plus tard à 2 h du matin, on termine les activités.

Source: Enquête

A Propos de l'auteur

Diama Ndao

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