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« Morts par la France » : cette BD qui questionne le massacre de Thiaroye de 1944

« Morts par la France » : cette BD qui questionne le massacre de Thiaroye de 1944
ENTRETIEN. Avec son enquête sur la répression sanglante du camp de Thiaroye dont le rendu est concentré dans sa BD « Morts par la France », Armelle Mabon lève bien des secrets d’un moment sombre des relations entre la France et les Africains.
« À la mémoire de tous les soldats indigènes qui se sont battus dans les rangs de l’armée française. » Ainsi s’ouvre la bande dessinée Morts par la France, de Pat Perna et Nicolas Otero, parue aux éditions Les Arènes le mois dernier. Derrière l’aspect solennel du message, on trouve une enquête documentée au cœur d’un scandale d’État occulté. Loin des flonflons du 70e anniversaire du débarquement d’été 1944 en France, il y a la répression sanglante du camp de Thiaroye. Armelle Mabon, historienne à l’université Bretagne-Sud, a été conseillère scientifique sur cette BD. Elle revient pour Le Point Afrique sur sa version du massacre de Thiaroye, commis le 1er décembre 1944.

Comment avez-vous été amenée à travailler sur cet épisode tragique de la Seconde Guerre mondiale ?

Armelle Mabon : En 1992, j’ai entendu parler pour la première fois de ce très joli mot de Thiaroye. Mon futur mari m’a parlé du poème de Léopold Sédar Senghor « Hosties noires ». Au début des années 2000, j’ai voulu savoir ce qui s’est passé à Thiaroye ce 1er décembre 1944. Je me suis posé la question de la véracité du récit livré par les archives. Je ne trouvais pas les circulaires officielles qui définissaient les droits à ces soldats originaires de l’Afrique-Occidentale française (AOF), ça m’a semblé curieux. En 2010, j’ai écrit mon livre Prisonniers de guerre indigènes. Visages oubliés de la France occupée, paru à la Découverte, avec tout un chapitre sur Thiaroye. Mais, jusqu’en 2013, j’ai été induite en erreur par un document issu des archives du Sénégal. Les autorités françaises y ont consigné que 400 hommes ont refusé de monter sur le bateau britannique, le Circassia, à l’escale de Casablanca.

Avec un effectif de 2 000 hommes au départ en soustrayant les 300 qui auraient refusé de monter sur le bateau à Trévé, dans les Côtes-d’Armor, et les 400 de Casablanca, le chiffre de 1 300 rapatriés à l’arrivée à Dakar paraissait logique. Sauf qu’en 2014 j’ai compris que cette information était fausse ! J’ai trouvé un rapport aux archives de la justice militaire, qui n’existe nulle part ailleurs. Un cadre de conduite, qui était sur le bateau avec les anciens prisonniers de guerre, y affirme noir sur blanc que tout s’est très bien passé à Casablanca. J’en ai conclu qu’on a diminué volontairement le nombre de rapatriés pour camoufler le nombre réel de victimes.

 ©  Éditions Les Arènes
Extrait des planches de la BD « Morts par la France » © Éditions Les Arènes

Le titre de la BD Morts par la France interpelle forcément…

Le choix du titre, qui a été compliqué, est revenu à l’éditeur. C’est un très beau titre mais qui ne tient pas compte des condamnés à tort, de ceux qui ont échappé au massacre et ont été spoliés des sommes qui leur étaient dues. Les familles des condamnés se battent pour obtenir un procès en révision qui les innocente. Au final, ce titre est bien reçu parce qu’il est très fort. Il est aussi inspiré du combat de Biram Senghor qui réclame pour son père Mbap Senghor la mention « mort pour la France ». En fait, il est « mort par la France »…

Comment s’est faite l’articulation entre fiction et réalité, avec vous comme personnage principal ?

Pat Perna, en tant que scénariste, a construit un récit. Je ne m’y suis pas immiscée. Il a inventé un personnage qui n’est pas tout à fait moi. Il m’a faite plus jeune et plus sexy. Là où j’ai été intransigeante, c’est sur la partie historique. Je voulais qu’on dise exactement ce que j’ai trouvé, de façon cohérente.

Dans l’article de la revue XXI qui a été ajouté en annexe de la BD, on lit une thèse qui accrédite une responsabilité du général de Gaulle. Qu’en pensez-vous ?

J’aimerais bien savoir qui a donné l’ordre de quoi. Le général de Gaulle a pu, c’est une hypothèse, donner l’ordre de faire en sorte qu’on considère le massacre comme une rébellion armée. Mamadou Koné, qui est conseiller scientifique du musée de l’Armée de terre du Sénégal, affirme que des archives laissent penser que le général de Gaulle a ordonné le massacre. Je ne sais pas où il aurait trouvé cette information.

 ©  Éditions Les Arènes
Extrait des planches de la BD « Morts par la France » © Éditions Les Arènes

Dans la BD, il y a le personnage de Damien Laforge, un historien lié au ministère de la Défense français. Est-ce basé sur quelqu’un de précis ?

Ce personnage représente les éminences grises du ministère des Armées. Il y a un problème d’omerta. Les chercheurs qui, comme moi, se trouvent confrontés à de la malhonnêteté intellectuelle se sentent désemparés. Des personnes ont connaissance des vraies archives mais continuent à broder un récit pour protéger un corps d’officiers. J’aimerais qu’on arrête de jouer à ce jeu du chat et de la souris concernant les archives. Je voudrais qu’il y ait une enquête administrative au niveau du ministère des Armées pour déterminer qui a fait quoi avec ces archives. Tous les officiers compromis de l’époque sont morts et enterrés depuis très longtemps. De pseudo-historiens, passés par Saint-Cyr, essaient de protéger leur honneur en salissant la mémoire de ces anciens prisonniers de guerre sénégalais. Il y a de la fraude scientifique concernant Thiaroye jusqu’à aujourd’hui.

*Le scénario de Thiaroye 44 par Ben Diogaye Bèye et Boubacar Boris Diop est sorti chez L’Harmattan en avril dernier.

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