Musique – Éthiopiques : ces pépites du « Swinging Addis »

Musique – Éthiopiques : ces pépites du « Swinging Addis »

Nous sommes en 1996. Sous l’impulsion du musicographe Francis Falceto, le label Buda musique (1) lance la collection Éthiopiques. Avec ses pochettes au design soigné, ses livrets minutieusement documentés, ses reproductions de 45 tours, et ses titres traduits en langue amhrarique, Éthiopiques regarde résolument (et intelligemment) dans le rétroviseur. Un parfum de tezeta, la nostalgie à l’éthiopienne, émane de ces enregistrements datant de l’ère du Swinging Addis, c’est-à-dire l’atmosphère électrique des cabarets de la capitale, dans les années 1960-1970.

Tout est parti en 1984 à Poitiers quand Francis Falceto exhume un 33 tours de Mahmoud Ahmed, une des plus belles voix de l’Éthiopie. Un an plus tard, le producteur de musique français se rend à Addis-Abeba dans des conditions dignes d’un roman de John le Carré. Il est obligé de transiter par Moscou, car le régime du Derg de Mengistu Hailé Mariam rend l’accès au pays difficile. Néanmoins, il parvient à croiser son héros Mahmoud Ahmed. Dans la foulée, il fait rééditer par le label belge Crammed discs le classique de Mahmoud Ahmed gravé en 1975 : Ere mela mela, paru à l’origine chez Kaifa records.

Éthiopiques bat encore !

Grâce à l’acquisition par Francis Falceto des droits du catalogue des labels Kaifa records, Amha records, du nom d’Ahma Eshete, et Philips Ethiopia, le public occidental a découvert une musique qu’il ignorait très largement, compilée sur les trente volumes d’Éthiopiques. D’autres sont à paraître. Cet âge d’or dit du Swinging Addis s’est plus ou moins achevé avec le décès de Hailé Selassié 1er le 27 août 1975. De nombreux orchestres ont été dissous par le nouveau régime. Entre-temps, beaucoup de témoins de cette époque sont décédés.

Comme Asnaqètch Wèrqu en 2011, surnommée la dame du krar, cet instrument traditionnel à cordes, proche de la lyre. Malgré tout, le cœur des Éthiopiques bat encore ! Pour preuve, cette tournée 2018 qui n’est pas pour rien intitulée « Éthiopiques encore ». Le 2 août dernier, dans le cadre du festival Fiest’A Sète, un ensemble, qui s’est rodé en avril à la MC93 de Bobigny, pendant le festival Banlieues bleues, a redonné ses lettres de noblesse à cette période faste : Mahmoud Ahmed, réputé pour l’eskita éthiopien, cette façon si singulière de faire frémir ses épaules, le pianiste Girma Beyene et la diva Etenesh Wassié étaient accompagnés par le groupe français Akale Wube.

Girma Beyene, l’arrangeur de l’ombre

Petit, trapu, discret, tout le contraire de Mahmoud Ahmed qui en impose physiquement par sa carrure et sa grande taille, Girma Beyene est un génial homme de l’ombre. Ses yeux pétillants dénotent une grande inventivité. Quand on lui parle de ses débuts dans la musique en 1961, il lève son bras en l’air, comme pour mesurer le temps écoulé : « C’était il y a cinquante-cinq ans. C’était un autre monde et une belle époque ! » sourit-il. Autodidacte, pianiste, organiste, et surtout arrangeur hors pair – on lui doit une soixantaine de compositions –, Girma Beyene se produit alors dans une kyrielle de clubs : « Il y avait vraiment beaucoup de musiciens et une effervescence incroyable. Il se passait plein de choses. C’était la folie ! » s’enthousiasme-t-il. Lui-même chante et joue tous les vendredis au Ras hôtel de la capitale. Comme le Hilton de Kingston à la Jamaïque a eu ses célèbres Hiltonaires, le groupe du Ras hôtel se nomme logiquement… le Ras band. Girma Beyene se souvient de l’ambiance dans ce cadre feutré : « Il y avait un piano, une contrebasse, une batterie, un saxophone et une trompette. On jouait de la musique de danse en vogue dans les années 1960, du twist, du rock’n’roll, des ballades… Plus tard du James Brown. »

 ©  Buda musique
Girma Beyene et Akale Wube- « Mistakes on purpose »- © Buda musique

 

Mais son acmé musical, c’est sa rencontre avec le crooner Alemayehu Eshete (2), qui remonte, si les souvenirs, un peu embués, de Girma Beyene sont bons, à 1958 : « Alemayehu était un chanteur très populaire. Il a produit plusieurs disques. Avec lui, je jouais les claviers au sein du groupe qu’on a créé ensemble le Alem-Girma band. » Porté par la voix suave de Alemayehu Eshete le Alem-Girma band, créé en 1971, anime les nuits endiablées du Taitu hôtel d’Addis, deux fois par semaines pendant un an. (3) Selon Girma Beyene, un disque 33 tours, gravé en 1976, témoigne de ce foisonnement musical. En parallèle, Girma Beyene joue, depuis 1974, à l’hôtel Hilton avec un autre orchestre le Wallias band.

Le pianiste pompiste

Mais l’atmosphère vire au vinaigre pour les musiciens avec l’avènement du Derg, le nom donné au « gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste », au pouvoir de 1974 à 1987. Le régime mène des purges sanglantes. Le temps est à l’exil pour les artistes, comme pour de nombreux Éthiopiens. En 1981, le Wallias band part jouer aux États-Unis : « On a décidé d’y rester. Et je me suis retiré du monde de la musique (4) », explique sobrement Girma Beyene. Devenu pompiste dans une station-service à Washington D.C. Girma Beyene a sombré dans l’oubli. C’est sans compter sur l’opiniâtre Francis Falceto qui, en 2005, le convainc de renouer avec les claviers. Dix ans plus tard, c’est chose faite avec Akale Wube en backing band.

 ©  Cyril Fussien
Girma Beyene et Akale Wube © Cyril Fussien

 

Ce groupe de jeunes Français férus d’éthio-jazz a littéralement embrasé la salle parisienne du studio de l’Ermitage pour marquer ce come-back. L’excellent albumMistakes on Purpose paru l’an dernier – chez Buda musique bien évidemment – témoigne de cette renaissance : « C’est une expérience incroyable de jouer avec ces jeunes musiciens enthousiastes », s’émerveille Girma Beyene. Coiffé de son chapeau de dandy, il frétille de bonheur en partageant la scène avec Mahmoud Ahmed et Etenesh Wassie. Ils sont accompagnés par la jeune génération d’artistes éthiopiens, le formidable danseur Melaku Belay et le pianiste Samuel Yirga. La relève est assurée .

 Parmi ces musiciens le grand claviériste Hailu Mergia, qui entame lui aussi une seconde carrière. En 2014, son album culte Tche belew a été réédité par Awesome tapes from Africa. Hailu Mergia a été chauffeur de taxi à Washington D.C. avant de reprendre le chemin du live. Le 31 mai dernier à la Petite halle de La Villette à Paris il a présenté en trio son nouvel album Lala belu.

Source: Le point Afrique

A Propos de l'auteur

Diama Ndao

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