Nnedi Okorafor : « L’afro-futurisme est devenu un mot marketing » (Vidéo)

Ce prodige de l’écriture a inspiré la prochaine série des créateurs de « Game of Thrones ». Sa marque de fabrique : transposer le legs de ses ancêtres nigérians dans l’univers fantastique de ses récits.

Pour les amoureux de la science-fiction, Nnedimma Nkemdili Okorafor est une des grandes figures montantes du genre. Née aux États-Unis de parents nigérians, la romancière qui a raccourci son nom en Nnedi Okorafor a fait sensation en 2013 avec Qui a peur de la Mort. Imaginant une Afrique subsaharienne post-apocalyptique, ce roman est en cours d’adaptation, sur la chaîne HBO, par le papa de Game of Thrones, George R. R Martin. Son récit, empreint de fantastique et de réalisme magique, invente un Nigeria merveilleux déjà évoqué dans son recueil de nouvelles Kabu Kabu. Lauréate des plus prestigieuses récompenses comme le Prix Hugo et Nebula, elle est un des rares auteurs à mettre l’Afrique et les femmes au centre de ses récits.

 

Ce n’est donc pas un hasard si les studios Marvel ont décidé de l’embaucher comme scénariste de comics pour Black Panther, le film éponyme de Ryan Coogler qui a rapporté près de 700 millions de dollars de recettes et déclenché un engouement énorme autour d’un pays fictif, le Wakanda, et du genre littéraire dit afro-futuriste.

Invité en France par le salon des Imaginales, Nnedi Okorafor analyse cela avec humour et franc-parler dans la pop culture ainsi que dans sa culture africaine.

Le Point Afrique : Revenons à vos débuts, pourquoi avoir commencé l’écriture ?

Nnedi Okorafor : J’ai tenté d’être joueuse de tennis professionnelle, mais une scoliose m’a empêchée de réaliser ce rêve. Alors que mes problèmes de santé s’aggravaient, j’ai subi une lourde opération à l’âge de 19 ans. C’est comme ça que j’ai découvert la science-fiction. J’ai été assez séduite par la nouvelle I-Robotd’Isaac Asimov, et puis, je me suis mise à écrire moi-même pour me libérer de ce que je vivais. Je n’avais plus d’espoir en la médecine car j’étais partiellement paralysée et devais réapprendre à marcher avec une canne. Je me suis lancée à corps perdu dans l’écriture en suivant un cours à l’université. J’ai pu ainsi réaliser ma première nouvelle. Depuis, je ne me suis plus arrêtée.

Vous êtes née aux USA, mais vos parents nigérians vous ont souvent amenée en Afrique. Avez-vous été influencée par l’imaginaire de ce pays ?

Bien sûr ! Mes croyances spirituelles viennent du Nigeria. Le fait de voyager, jeune, sur la terre de mes ancêtres m’a permis de sortir du racisme que je vivais dans mon quartier. Cela m’a fait un bien fou d’être avec cette famille où tout le monde était noir, et j’ai compris bien plus tard à quel point j’avais été inspirée par la culture locale. Ce n’est pas un hasard si mes romans se situent dans ce pays. L’énergie du Nigeria donne de la force à ma vie et à mes récits. Les contes et les chansons que racontaient mon père et les anciens ont nourri mon imaginaire. On adore transmettre des contes élaborés avec des leçons de morale et de vieux proverbes très drôles. Tout le côté cérémonial que l’on peut retrouver en Afrique dans la façon de narrer une histoire m’a toujours intriguée. On l’oublie souvent en Occident, mais les Africains sont des conteurs extraordinaires.

Quel regard portez-vous sur l’afro-futurisme ?

Je crois qu’il y a plusieurs définitions. Depuis la sortie du film Black Panther, c’est un mot à la mode. Pour moi, cela correspond à tout ce qui vient de l’Afrique et de la culture noire. Si on s’attache à l’essence de ce terme, je dirais que c’est la définition d’un homme blanc qui décrit les visions futuristes d’auteurs afro-américains. Je trouve assez réducteur de ne situer cette expression qu’aux États-Unis alors qu’elle concerne également l’Afrique. L’afro-futurisme est devenu un mot marketing grâce au succès de Black Panther. Je me fiche d’appartenir à ce genre littéraire car je me vois comme une Nigériane-Américaine. Je considère que mes origines ont été volées à l’Afrique.

Comment expliquez-vous que ce genre né dans les années 70 commence à être à la mode ?

Avec les années, l’underground devient très souvent mainstream. Même avant la sortie de Black Panther on sentait que cela allait toucher le grand public. Depuis quinze ans, un engouement de plus en plus populaire s’est crée autour de ce genre. Il s’est manifesté mondialement avec le long-métrage de Marvel. Cela dit, j’ai surtout peur que ce mot finisse par être exploité par « les colonisateurs » pour des raisons commerciales.

Le succès de Black Panther est-il un tournant dans la reconnaissance des héros noirs dans les blockbusters ?

Il faut encore du temps pour savoir si les choses changeront. Ce film a pris beaucoup de risque et a été très bien reçu mettant un coup de pied dans la fourmilière. Sa réussite prouve que l’Afrique, les Noirs et les Afro-Américains peuvent être bankables dans un blockbuster, ce qui est très positif. Pour beaucoup, ce fut une claque de voir autant de gens de couleur dans une production aussi importante. On peut bien sûr critiquer le film, mais il reste une avancée majeure dans la représentation de ses personnages.

N’avez-vous pas l’impression que ce long-métrage montre pour la première fois des Noirs devenir des impérialistes, notamment avec le méchant Érik Killmonger qui prône un discours de domination du monde ?

Je crois que vous soulevez une petite vérité (rires). Le Wakanda peut sembler comme ça, mais cela dépend des interprétations de chacun. Aux États-Unis, certains Noirs ont commencé à porter des tee-shirts célébrant les idées de Killmonger, passant à mon sens à côté de la morale du film.

Alors qu’Aladin et les Mille et une nuits sont plutôt connus du grand public occidental, l’Afrique noire est presque inexistante dans la culture populaire, pensez-vous que ce soit lié à la colonisation ?

Oui, la colonisation a détruit énormément de savoir et de coutumes, particulièrement au Nigeria. Le côté traditionnel et la mythologie du pays ont beaucoup souffert à la suite de sa rencontre avec l’Empire britannique et le christianisme. Je veux faire revivre les vieux contes ou les histoires de sorcelleries avec mes écrits.

J ustement, la sorcellerie n’est pas prise au sérieux en Occident mais elle est très présente en Afrique et dans vos romans.

La sorcellerie est une chose puissante et tout dépend de votre sensibilité. Je ne suis pas sûre que l’Occident ne prenne pas au sérieux les sorcières. À une certaine époque, on a accusé et brûlé à tort beaucoup de femmes en Europe. Plus récemment, le succès mondial d’Harry Potter soulève aussi des questions sur l’importance de la magie dans nos sociétés et dans la pop culture. L’être humain est attiré par ce qui est mystérieux, et en Afrique cela peut prendre une grande ampleur.

Viol, excision, génocide, la violence est très présente dans votre livre Qui a peur de la Mort. Avez-vous voulu faire écho à la triste réalité africaine ?

Je suis très concernée par la violence faite aux femmes. J’ai beaucoup entendu d’histoires horribles à la suite de la guerre du Biafra (de 1967 à 1970). Je souhaitais raconter comment une femme traverse cela et survit aux exactions. Qui a peur de la Mort est un roman très dur, mais qui comporte des passages joyeux et beaux.

On pourrait voir le parcours de votre héroïne comme une revanche à ce que Boko Haram fait subir aux femmes…

Je n’avais jamais vu les choses comme ça ! J’ai écrit ce roman avant l’avènement de ce group. Mais oui, je rejoins votre analyse. Elle est juste une fille simple qui bascule dans la violence. Mon univers est né de mon attirance pour les récits se situant dans un monde post-apocalyptique. Le Nigeria se prêtait bien à cette ambiance à cause de son histoire mouvementée. J’avais aussi besoin d’évacuer la mort de mon père.

Vous citez Patrice Lumumba en ouverture du livre. A-t-il été une source d’inspiration ?

Tout à fait. Il reste pour moi le symbole de la bravoure. Sa vie m’a beaucoup touchée et je pense à lui souvent. Son courage et sa droiture ainsi que sa sincérité ont été incroyables. Son destin est tragique, mais son aura est toujours puissante à mes yeux. Beaucoup d’auteurs nigérians comme le poète Ben Okri, la romancière Buchi Emecheta, ont eu une énorme influence sur moi. Je suis très intéressée par la politique nigériane, mais je refuse de la commenter publiquement, car je reste une étrangère. Je suis persuadée que le XXIe siècle sera le siècle de l’Afrique et mon travail d’auteur est justement d’amener cet avènement dans mes romans.

 © DR
« Who Fears Death » de Nnedi Okorafor. © DSource: Le point Afrique

A Propos de l'auteur

Diama Ndao

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